Grippe, pandémie, crise pas crise ?

Olivier Velin Consultant expert en Gestion de Crise et Plan de Continuité répond aux questions de HaOui.




Olivier Velin

Pour vous, l’éventualité de survenance d’une pandémie de Grippe A(H1N1) provoquerait-elle une situation de crise différente de celles que vous rencontrez habituellement dans votre profession ?

Habituellement, lorsqu’une crise survient dans le monde du travail, le milieu familial devient un lieu protégé, un refuge. Mais dans un cas de pandémie, la situation serait différente. Le milieu familial serait, en un certain sens, aussi hostile – voire plus, que le milieu du travail.

Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

En fait, la survenance d’une pandémie grippale conduirait à une situation de crise un peu particulière.  

Il s’agit d’une atteinte qui, de prime abord, semble rôder prête à infecter toute personne qu’elle croisera et ce, de manière aveugle et indifférenciée, puisqu’elle touche de nombreux pays et probablement toutes les catégories de population.
Conséquence : il s’avère impossible de dire : « elle ne m’atteindra pas ou ne touchera pas mes proches ». D’où un phénomène d’inquiétude latente, par ailleurs renforcé par les messages médiatiques qui égrainent les annonces d’atteintes voire de décès avec une précision d’apothicaire jamais rencontrée pour d’autres pathologies. Le caractère invisible du virus est aussi vecteur d’inquiétude : « comment puis-je reconnaître qui en est porteur, donc qui est dangereux pour moi ? » est une question qui m’est fréquemment adressée.
La déstabilisation psychologique est profonde. La question est d’autant plus cruciale que le porteur qui transmettra la maladie peut être quelqu’un de très proche, ami ou membre de la cellule familiale, quelqu’un pour qui l’on éprouve de profonds sentiments d’affection. D’où des questions du style de celle qui m’a été posée hier soir : « en serons-nous bientôt réduit à nous méfier principalement de nos proches, de notre famille, de nos amis, de tous ceux que nous aimons ? ». Que répondre ?

Conséquence première : face à cette éventualité, chacun est à l’affût de la solution miracle. Le vaccin semble l’unique moyen de vaincre cette nouvelle sorte de fléau de Dieu, chaque jour nous rapprochant de son obtention donc de la victoire.
Dans cette attente, anxieuse pour certains, le recours à d’autres moyens de protection apparaît comme une solution pour se protéger de l’Autre, de tous les Autres qui deviennent des ennemis potentiels porteurs du tueur invisible et redouté. Cette méprise trop fréquemment répandue perd de vue que le masque a d’abord pour but de protéger l’Autre du virus dont on pourrait soi-même être porteur et non le contraire : le port du masque évite de contaminer l’Autre, il n’est pas conçu pour se protéger soi même.

Le contexte est donc très particulier car cette pandémie survient dans une période de difficulté économique. Le modèle économique qui semblait solidement établi donne de profonds signes de faiblesse et s’accompagne d’un phénomène de précarité d’emploi avec ses conséquences psychologiques, sociales et financières. Les certitudes et les repères volent en éclat. Bref, le sentiment d’inquiétude, de peur mal raisonnée est bien installé.

Et dans le milieu du travail ?

La situation n’est pas beaucoup plus claire dans certains esprits. Les gros titres des médias annoncent que « les entreprises se préparent ». Mais de quelle préparation s’agit-il ? L’expérience montre que, dans la plupart des cas, les entreprises ont pris des mesures pour protéger leurs employés sur le lieu de travail. La question des masques revient régulièrement sur le tapis : « combien en faut-il ? Combien coûtent-ils ? Sont-ils réellement efficaces ? Combien faut-il en donner à chaque employé ? etc. »
Vouloir protéger leurs employés est une préoccupation normale des dirigeants d’entreprise. Ce qui l’est moins, c’est que nombre d’entre eux semble oublier que la caractéristique majeure d’une pandémie est le nombre de personnes qui sont atteintes. Il faut donc s’attendre à un taux d’absentéisme élevé, qu’il provienne de la maladie elle-même ou de la nécessité de garder ou soigner un proche à la maison. Cet absentéisme va diminuer sérieusement les capacités de travail de l’entreprise. Des chiffres de 25 à 40% d’absentéisme. Faire fonctionner une entreprise avec, en gros, un tiers de l’effectif en moins, n’est pas une problématique simple. Surtout si l’on ignore qui sera absent et pour quelle durée. La préparation des entreprises doit se focaliser sur deux aspects : la protection des personnes d’une part, la réalisation d’un plan de continuité d’activité d’autre part.

Qu’entendez-vous par plan de continuité d’activité ?

Dans le cas de la pandémie, le plan de continuité d’activité définit les règles, dispositifs et procédures mis en œuvre pour que l’entreprise puisse poursuivre ses activités métier avec un effectif moindre. Un fort absentéisme contraint à différer temporairement certaines activités, parfois jusqu’à ce que la situation s’améliore. Dans son principe, le plan de continuité est donc un plan de survie pour l’entreprise.

Avec un tel plan et un plan de protection de ses salariés, une entreprise serait donc prête à affronter les conditions de travail qu’impose une pandémie grippale. C’est bien cela ?

Plus exactement, une entreprise dotée de ces deux plans a de plus grandes chances de sortir de l’épisode pandémique dans une relativement bonne forme économique. Ce qui n’est pas un avantage à dédaigner. L’un des aspects couverts par le plan de continuité montre justement comment revenir rapidement à un mode de travail « normal ».

Vous devez avoir beaucoup de clients ces temps-ci ?  

Oui naturellement. Certaines entreprises qui, jusqu’ici, n’avaient pas jugé utile de se préparer, se réveillent un peu en sursaut et cherchent à rattraper le temps perdu. Elles sont d’ailleurs assez nombreuses, preuve que leurs dirigeants ne sont pas suffisamment sensibilisés aux risques qui pourraient mettre à mal leur entreprise. Car un plan de continuité peut s’appliquer dans d’autres situations qui n’ont rien à voir avec la pandémie.

De votre point de vue, quelles sont les entreprises qui sont le mieux préparées ? 

Les médias ont, à plusieurs reprises, annoncé que les « grandes » entreprises sont prêtes. Certaines d’entre elles le sont, bien évidemment. Mais d’autres disent l’être alors qu’elles en sont loin. Elles préservent ainsi leur image médiatique. Au niveau des PME, le constat est plus inquiétant. La grande majorité des entreprises n’est pas prête, en partie du fait des difficultés économiques qui ont pris le pas ces derniers mois, sur tous les autres dossiers. Pour certaines PME, avoir un plan de crise pandémique consiste principalement à nommer un responsable qui, trop fréquemment, ne sachant pas vraiment quelles actions engager, se contente de passer une commande de masques de protection. C’est un début, mais l’entreprise est très loin d’être prête. Quant aux TPE, artisans et commerçants, il est rare d’en rencontrer qui disent s’être préparés.

Comment réagissent les dirigeants d’entreprise que vous rencontrez ? 

C’est assez variable, mais deux grandes tendances se détachent : ceux qui ont le souci du devenir de leur entreprise et de leurs employés sont soucieux, même si, parfois, ils font le nécessaire pour cacher leur inquiétude. D’autres, en revanche, sont persuadés qu’il est inutile de perdre temps et argent à se focaliser sur ce dossier. Les commentaires sont variés : « cela n’arrivera pas ! C’est le problème du Gouvernement ! Ce sont des élucubrations ! C’est une préoccupation fumeuse ! etc ». Depuis quelques mois, cette catégorie se fait plus rare.

En somme, c’est un peu comme si certaines entreprises n’y croyaient pas vraiment jusqu’à cet été ?

Exactement. Pour les entreprises qui ont développé des activités dans certains pays comme le Mexique, la réalité de la pandémie ne faisait aucun doute. Mais toutes ne sont pas dans ce cas et on peut admettre que la situation économique difficile leur ait semblé un sujet plus crucial.

C’est donc une course contre la montre qui s’engage maintenant entre les entreprises et la pandémie ?

De la course contre la montre au compte à rebours, il n’y a qu’un pas. La pandémie est présente dans plusieurs pays. Les seules questions qui restent en suspens sont de savoir quand elle nous touchera et avec quelle ampleur. C’est le type de questions que me posent fréquemment  mes clients : « à votre avis, quand cela va-t-il se produire ? », « est-ce que ce sera aussi grave qu’on le dit ? »

Et vos réponses ?

Difficile de répondre avec précision. Il serait présomptueux de prétendre voir l’avenir. Toutefois, on peut raisonnablement supposer que nous serons touchés dans le semestre qui vient, compte tenu de l’extension progressive de la pandémie dans le monde, avec une gravité aux conséquences plus économiques que vitales. En effet, la pandémie de grippe A(H1N1) est contagieuse mais assez peu létale (elle fait peu de victimes). Elle risque en revanche de provoquer un fort taux d’absentéisme dans les entreprises, malmenant un peu plus la rentabilité déjà fragilisée de certaines d’entre-elles.

Comment sont perçues les initiatives du Gouvernement sur ce thème ?

Généralement bien. Les travaux du Gouvernement ont débuté il y a plusieurs années. Beaucoup de travail a donc été accompli, en particulier au niveau de la recherche d’une coopération Etat – entreprises. Mais la publicité sur ces travaux est peut être trop discrète puisque certaines entreprises n’en sont pas informées. C’est un constat dont la réalité m’a surpris mais dont il faut tenir compte. Etablir un plan pandémie chez un client commence donc fréquemment par une connexion sur les sites Internet gouvernementaux.

Exercer votre métier suppose non seulement un savoir faire technique mais aussi des qualités de persuasion ?  

Comme tous les métiers ou presque ! La profession de conseil suppose naturellement de la persuasion. Mais pour convaincre, il faut aussi un bagage et une expérience suffisamment étoffée pour fournir des réponses pertinentes. Sur le thème de la pandémie, le niveau d’information des clients est très variable, leurs questions sont multiples et conditionnent la réalisation et la mise en œuvre des plans de préparation. Il s’agit avant tout d’informer et de rassurer les clients sur leur capacité et celles de leur entreprise à sortir en bon état de la pandémie.

Vous animez également des sessions de formation sur la pandémie ?

Effectivement. Ces sessions de formation inter ou intra entreprises sont orientées sur les préoccupations des entreprises : la gestion de crise, les plans de continuité d’activité, la préparation à la pandémie, les risques industriels ou la sécurité. Les formations intra entreprise sont naturellement plus spécialisées. En fait, beaucoup d’entreprises considèrent qu’une session de formation est un bon moyen de débroussailler un peu un problème qui leur paraît trop touffu. A l’issue du séminaire, elles ont une idée des axes de travail sur lesquelles elles vont devoir se focaliser. Dans d’autres cas, la formation vise à donner à tous les cadres d’une entreprise, un niveau de connaissances minimum, mais équivalent pour tous. Chez quelques clients, j’anime ainsi plusieurs sessions de formation qui regroupent une douzaine de cadres dont font partie les membres de la direction, PDG compris. Les échanges entre eux sont très fructueux, notamment lors des exercices de simulation.

En quoi consistent ces exercices ?

La simulation porte sur une situation fictive, aussi proche que possible de la réalité. Les participants se trouvent confrontés à cette situation qu’ils doivent gérer le mieux possible dans un laps de temps limité, en moyenne une demi à une journée. Ils en ignorent les péripéties jusqu’à ce qu’elles surviennent. L’objectif visé est d’évaluer le niveau de préparation de l’entreprise et la capacité décisionnelle de la direction face à une situation de crise.  A la fin de l’exercice, on établit un plan d’amélioration. Les entreprises qui pratiquent des simulations de ce type progressent très vite dans leur apprentissage de la gestion d’une crise, qu’elle soit pandémique ou non. Ces retours d’expérience sont très positifs.

En conclusion, la pandémie grippale est une opportunité pour votre profession ?

Pas seulement pour ma profession ! C’est aussi une opportunité d’agir pour toutes les entreprises ! La pandémie grippale est une occasion pour elles de se préparer à affronter une situation de crise et d’établir un plan de continuité d’activité. Se préparer est déjà lutter contre la pandémie et refuser de la subir. L’un de mes amis alpinistes dit : « on sort de la paroi par en haut ou on dévisse ». Face à la pandémie, l’entreprise qui se prépare, agit de manière à « sortir par le haut ».


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